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Manqool Archives de J.A. : juillet 1962, la fin d'une Algrie Lire l'article sur Jeuneafrique.com : 1962-

05/07/2012 19h:28


Dbut juillet 1962, Jeune Afrique couvre l'indpendance avec trois envoys spciaux. J.A.
En juillet 1962, les envoys spciaux de "Jeune Afrique" vivent les premires heures de l'indpendance algrienne. Aprs une introduction signe Mohamed Masmoudi, voici le rcit de l'un d'entre eux, Mohamed Ben Samil, publi dans le J.A. n 92 (dat du 9 au 15 juillet 1962).
Avec le rfrendum et le retour en Algrie du G.P.R.A., une certaine Algrie aura vcu. Non pas l'Algrie franaise. Celle-l, depuis longtemps, n'tait plus qu'un cadavre qui pourrissait dans l'attente du 1er Juillet... pour le permis d'inhumer.
L'Algrie qui disparat est un peu la ntre ! C'est l'Algrie de l'extrieur ; celle de Tunis, de Rabat, de Tripoli, l'Algrie des barrages et des frontires, celle du droit de suite et des rfugis, l'Algrie de l'Organisation-extrieure-de-la-rbellion qui a cess d'exister.
L'Algrie qui disparat est un peu la ntre ! C'est l'Algrie de "l'extrieur" ; celle de Tunis, de Rabat, de Tripoli, l'Algrie des barrages et des frontires, celle du droit de suite et des rfugis.
Cette Algrie nous tait familire. Sentimentalement, elle nous manquera. Ses dirigeants vivaient parmi nous, en grand nombre. Notre imagination se plaisait les idaliser. Parce qu'ils reprsentaient la lgalit, parce qu'ils incarnaient la souverainet, ils taient pour tous les Algriens une raison de lutter et d'esprer. Ils appartenaient un monde presque mythologique. C'taient plus des personnages que des hommes, d'autant qu' force de clandestinit, ils savaient s'entourer de mystres, qu'ils avaient tous un pass de hros et que la plupart se comportaient avec une modestie et une dignit remarquables. Quand on n'tait pas d'accord avec eux, on n'osait pas le dire et quand on les critiquait, c'tait avec de tels mnagements...!
N'tait la vigilance des responsables, une certaine Algrie aurait t organise sur l'irrel avec un ministre de l'Economie nationale et un ministre des Affaires sociales. En exil ! Mais cette vigilance mme n'a pas empch que certaines habitudes ont t contractes durant cette longue vie en dehors des ralits algriennes. C'tait l'Algrie de l'extrieur, avec ses mythes, ses abstractions et ses problmes. Il tait temps que le rfrendum y mt fin.
Cette Algrie se prparait affronter l'autre, l'authentique. Il tait prvu que cet affrontement ne se ferait pas sans heurt.
Qu'avant de fondre dans lAlgrie de l'intrieur, celle de l'extrieur ait eu des difficults, que l'organisation extrieure ait eu des grincements juste la veille de traverser les frontires du territoire national, que le provisoire ait t branl avant de toucher au permanent cela nous parait dans la nature des choses. Le contraire aurait surpris.
Les dissensions actuelles ne sont pas seulement normales. Elles sont le signe de la sant. Elles seraient sans doute salutaires si Ben Bella et ses amis dcidaient d'affronter leurs compagnons darmes. Si les uns et les autres acceptaient de se runir de nouveau sur le sol algrien.
La Tunisie qui a longtemps souffert des luttes fratricides d'un autre ordre, et le Maroc, peuvent conjuguer leurs efforts avec la R.A.U. pour sauvegarder sur le terrain l'unit de la Rvolution Algrienne. Les nouvelles qui nous viennent dAlger et qui nous rconfortent prouvent que la rconciliation des frres est encore possible et ralisable.
________
Par Mohamed Masmoudi
Fac-simil de l'article du J.A. n 92.
Les deux affaires

par Mohamed Ben Smail
Entre Tunis, Tripoli, Ghardlmaou et Alger, la Rvolution algrienne a vcu l'heure de l'indpendance des journes dramatiques.

Mardi dernier, lheure, o les premiers drapeaux fellaghas taient hisss sur les places et les monuments publics de toutes les villes d'Algrie, j'tais Bne. Cours Bertagna, au cur de l'artre centrale o les Europens font les cent pas, les soirs d't.
Ce jour-l, ce sont des Arabes qui peuplent le cours , ce sont des jeunes brassard vert et blanc et au sifflet bavard qui rglera la circulation et quand, sur un mt qui n'en finit plus, le responsable FLN hisse l'emblme national, la foule serre sur le parvis du magnifique thtre, serre au coude coude sur les trottoirs, la foule qui depuis ce matin applaudit pour un rien, rit, pleure, et s'embrasse : la foule dlire.
Le talisman
Je suis l, parmi eux, lheure o j'arrive de Tunis. Quand ils lapprennent, ils me regardent comme un envoy du ciel. Dans la bouche de ce militant peine sorti de prison, un peu endurci par rapport au chef scout que jai connu nagure, dans la bouche de ce jeune brassard, de ce vieil ouvrier hilare, dent, mouvant, de cette femme voile que je ne connais pas et qui membrasse Tunis cest comme un talisman. Ils en parlent comme les plus pieux des musulmans parlent de la Mecque. De l vient lesprance.
Jai peine dans cette ambiance, parler crise . Les deux camarades avec qui je misole et dont je connais la lucidit montrent eux-mmes de la rticence s'extraire de lexaltation du grand jour pour voquer l'affaire .
Je dis :
Que pensez-vous de tout cela, de la dgradation des trois chefs de ltat-major, de lattitude de Ben Bella ?
Ma question les tonne. C'est de moi qu'ils attendent des clarts. Moi qui viens de Tunis et qui peux expliquer l'incroyable.
Ce qu'ils savent, c'est que des tracts sont arrivs de la frontire, ont t distribus des tracts accusateurs et violents qui mettent en cause le GPRA.
C'est de paix qu'on a besoin, et de s'unir. Quiconque nous demandera autre chose que cela, aujourd'hui, va lchec. Cela dit nous voulons comprendre, nous voulons tre renseigns dans le dtail sur ce qui se passe : les querelles, les exclusions. Le peuple a fait la rvolution, il a droit la vrit .
La vrit que puis-je leur en dire ?
Il faudra que se dcantent beaucoup de situations, que se stabilisent beaucoup d'autres et que le tumulte de la passion s'apaise pour que vienne la clart. Que s'est-il pass donc qui a fait du jour le plus attendu et le plus glorieux de l'pope algrienne un jour de joie mais o, sourdement, pse l'angoisse ?
Fac-simil de l'article du J.A. n 92.
Une certaine confusion
Les initis, certes, savaient que depuis le CNRA de Tripoli le feu couvait. A Tripoli des hommes se sont opposs plus que des thories. Quand les runions ont commenc, Ben Bella, aux yeux de beaucoup, avait toutes les chances de succder Ben Khedda la tte du GPRA. Mais le ton de ses interventions, l'acuit des altercations qu'il a eues avec l'un et l'autre, la querelle autour du parti nouveau et - surtout - de l'attitude observer face l'tat-major, tout cela a boulevers la confrence qui s'est termine dans une certaine confusion.
De plus en plus, tout spare le gouvernement des trois hommes de l'tat-major. Ben Slimane, Boumedienne, Menjli.
Puis, ce fut la priode de l'quivoque. A Tunis, l'ALN ouvre un bureau de presse et diffuse des communiqus, paralllement aux services du ministre de l'Information du GPRA. Difficilement, on colmate, on touffe, on remet, on vite l'clat. Mais de jour en jour, l'affaire se dtriore. De plus en plus, tout spare le gouvernement des trois hommes de l'tat-major. Ben Slimane, Boumedienne, Menjli.
De sourde qu'elle tait depuis 18 mois, la querelle est maintenant publique et s'envenime. Vers l'intrieur partent des missaires. Les wilayas sont travailles, des tracts vengeurs circulent.
Les runions du GPRA se multiplient. La dernire, l'historique, a eu lieu le 26 juin. Des dlgus sont venus d'Algrie des wilayas 2, 3 et 4 et de la zone autonome d'Alger. Ils confirment ce que Krim et Boudiaf qui rentrent d'Algrie ont observ : gare la faille grave. Le mot subversion est prononc. Les ministres runis, y compris Ben Bella, dcident qu'il faut agir, vite, car on craint mme que dans telle ou telle zone, la dissension ne prenne des formes concrtes, proclames et organises. Sur le fait qu'on doit ragir fort et vite, l'accord est total, une voix prs, celle de Khider, Pour des raisons morales et devant la tournure des vnements, il prfre s'effacer. C'est ce que dans la nuit il annoncera une agence de presse.
Fac-simil de l'article du J.A. n 92.
Pas dclat avant juillet
Mais, au cours de cette runion du GPRA, on n'a pas parl que d'affaires militaires, on a surtout frl la solution du problme majeur de Tripoli : comment organiser le futur politique en Algrie, comment prparer le grand CNRA de l'indpendance, les assises du nouveau parti, sa charte, son programme. Comment, en un mot, prendre le pouvoir.
Ce qu'on n'a pas russi dfinir Tripoli, on avait fini Tunis par l'esquisser: une sorte de comit compos notamment de Ben Bella, Boudiaf, Krim, Ben Khedda tait charg du travail de prparation, une sorte de bureau politique avant la lettre, qui avait pour mission de prparer le congrs de la grande explication. Ainsi voulait-on honorer lengagement plus ou moins explicite pris par chacun de ne provoquer aucun clat avant juillet, de se prsenter en rang compact au jour de l'indpendance et de remettre les secousses au jour de la confrontation avec l'intrieur, ses cadres, ses militants, son arme, sa ralit.
C'tait une vritable esprance que ce compromis. Une runion prvue le 28 juin devait sceller ce compromis et dfinir les mesures prendre l'gard des officiers de l'tat-major. Mais le 28 juin, Ben Bella n'est pas l. Les dpches qui annoncent son dpart sont vasives. On parle de prcipitation, c'est tout juste si l'on ne dit pas fuite. En fait, c'est une surprise pour tout le monde. Pour les ministres du GPRA en premier lieu. On saura sans doute bientt les raisons et les circonstances prcises de cette initiative de Ben Bella. On ne peut aujourd'hui que la raconter.
Un avion gyptien est arriv Tunis avec des rfugis algriens en provenance de Libye. L'appareil devait rentrer vide, vers Tripoli. Au moment du dpart, il s'est trouv que Ben Bella tait l'arodrome pour saluer le ministre marocain, le Dr Khatib, son ami personnel qui repartait cette mme heure pour le Maroc aprs une brve visite au GPRA. Ben Bella pour saluer l'quipage de lavion gyptien est mont bord. Il n'en est pas redescendu. On saura plus tard, et sans certitude, que l'autorisation de l'ambassadeur du Caire Tunis avait t sollicite et obtenue par le vice-prsident du GPRA.
Le dpart de Ben Bella cre une situation politique explosive, aiguise les complexits, met la crise en lumire et ouvre la voie aux commentaires les plus divers.
Le dpart de Ben Bella cre une situation politique explosive, aiguise les complexits, met la crise en lumire et ouvre la voie aux commentaires les plus divers. C'est incontestablement un geste lourd de consquences et que les observateurs sur le moment, estiment porteur des pires implications.
On espre
Le GPRA n'en poursuit pas moins l'action dfinie la veille et l'on apprend que les colonels Boumediene Ben Slimane et Menjli sont dgrads. En cho, Ben Bella dclare simplement aux agences de presse qu'il ne peut se solidariser avec cette dcision. Il n'accuse pas il ne dnonce pas, ii se dissocie. De mme, Tunis, quand il s'agit de Ben Bella, les Algriens parlent avec prudence. Rien n'est rompu. Rien n'est compromis. Le vice-prsident est toujours vice-prsident, Officiellement, il est seulement absent.
Alors on espre. A travers ce branle-bas, ces inquitudes, parviennent comme en sourdine, comme un bruit de fond, rconfortant, les nouvelles dAlger o se passe comme prvu le rfrendum, les chos de joie populaire, l'immense majorit des oui et lindpendance.
Au lendemain du jour o l'Algrie a vot, au stade du Belvdre Tunis, les gouvernements algrien et tunisien se runissent. Bourguiba et Ben Khedda parlent. Tous les deux passent vite sur les sentiments. Les vocations et les congratulations et abordent les proccupations plus sombres qui sont au fond de la joie comme la lie au fond du verre. Le prsident algrien prend un ton vigoureux et trouve des mots svres pour condamner ceux qui sont tents par les aventures militaristes, par la soif du pouvoir et entendent accder par la manuvre et la dmagogie .
Comment ne pas penser au youssfisme ? Lhistoire ne se rpte pas. Les situations ne sont jamais semblables. Mais en loccurrence le rapprochement est sduisant. Bourguiba sempare de ce thme et en fait l'essentiel de son intervention pour dire que la Tunisie qui cette situation a t hlas familire est aux cts du GPRA, face au danger de la subversion.
Le vol de nuit
Voil mixes les deux affaires : Ben Bella-tat-major. Y a-t-il encore une chance de les dissocier, de rcuprer avant le grand dpart pour Alger - et l'on part demain - le vice prsident du GPRA ? Tout le laisse esprer car dans la tribune officielle, au stade municipal, il y a un homme qu'on n'attendait pas, arriv quelques instants auparavant dans un avion spcial aux couleurs de la RAU. C'est M. Ali Sabri, conseiller cout du prsident Nasser, qui est venu accompagn de M. Bassanine Heikel, ditorialiste fameux d'Al Ahram. Il n'est pas l seulement pour prsenter ses compliments au GPRA. Son dplacement est la preuve que l'affaire Ben Bella a mu le Caire et que Nasser, trs tt, tient faire connatre sa position et tenter d'intervenir dans le sens de la conciliation. En dbut de soire, le GPRA donnait lhtel Majestic une soire d'adieu. Vers 11 heures, Krim Belkacem s'clipsait discrtement et l'on apprenait qu'avec Ali Sabri et Hassanin Keikel il s'envolait dans la nuit pour Benghazi.
L'avion emmenait trois personnes. 0n esprait que les passagers seraient 4 au retour. Il n'en fut rien. Pendant la longue nuit de veille Benghazi, le reprsentant d'Abdel Nasser et Krim Belkacem ont cout Ben Bella et lui ont longuement parl. Ce fut d'abord une conversation trois pendant laquelle Sabri transmit un message de Nasser Ben Bella, l'invitant instamment rsoudre par le dialogue avec ses compagnons les problmes qui lopposent eux, exorciser trs vite ce symptme redoutable et dangereux de dsunion, Sabri fait clairement comprendre devant Krim que l'Égypte, en aucun cas, n'attiserait ce foyer de discorde et n'y interviendrait autrement: que pour tenter de ramener l'harmonie.
Puis ce fut le dialogue Krim-Ben Bella. Que le premier se soit dplac est dj un acte de conciliation de la part du GPRA et de Krim Belkacem lui-mme. Il est devenu banal de dire que les deux hommes ne sont pas, sur le plan personnel, lis par une amiti chaleureuse. En choisissant cet missaire, le GPRA voulait faire apparatre que l'intrt de la rvolution devait passer au-dessus du reste, L'entretien est grave, svre, Ben Bella est rsolu, il n'accepte pas de rentrer. Il sengage toutefois ne rien entreprendre contre ses collgues, contre le gouvernement dont il fait partie. Ses projets il semble bien qu'il n'en ait pas lui-mme une ide trs prcise encore.
- Je rentre chez moi Marnia, en willawa 5 .
- Cela veut-il dire que tu veux faire du rgionalisme ?
- Absolument pas.
Voil. C'est peu, c'est sec. On ne peut pas conclure que la situation est tragique. Mais l'avion rentre sans Ben Bella et l'on garde de ce vol de nuit ngatif un arrire got amer d'occasion perdue. Et mardi, alors que Benkhedda et ses collgues se prparent prendre l'avion pour Alger, chacun essaie en vain de comprendre l'inexplicable obstination .
Alger, mardi soir une foule dlirante, secoue par une joie qu'on ne fabrique pas, et toute proche des larmes, une foule qui spoumone glorifier le peuple et ses martyrs.
Les lampions teints
Alger, mardi soir une foule dlirante, secoue par une joie qu'on ne fabrique pas, et toute proche des larmes, une foule qui spoumone glorifier le peuple et les martyrs, la rpublique et la rvolution, une foule qui ne prononce pas de noms, s'entasse par centaines de milliers sur le bord de la route et dans les avenues de la ville pour accueillir le GPRA sans Khider, sans Ben Bella. Et pourtant un moment, lorsque, entours par le Commandant Ezzedine et ses hommes de la zone autonome, les ministres sont monts la prfecture d'Alger ils ont d eux aussi s'accorder un moment de rpit pour savourer cet instant d'histoire.
Cette prfecture, a dit Saad Dahlab, nous y entrions il y a quelques annes, mais les menottes aux mains .
Mais les lampions teints, les problmes demeurent. Aprs avoir vu Nasser, Ben Bella va sans doute rentrer en Oranie et il faudra quelques jours pour mesurer la secousse suscite dans les wilayas par l'arrestation de Ben Slimane, et la dgradation de Boumedienne et Menjli.
Ainsi vont les rvolutions, m'a dit un ministre du GPRA. Ceux que nous avons dgrads, ce sont des frres qui ont travaill avec nous et souffert avec nous. Nous ne le nions pas. Mais ils avaient de l'ambition, trop d'ambition. Dans une rvolution comme la ntre, il est normal que les gens montent et descendent, qu'il y ait des promotions, des disgrces, des bouleversements, Mais ce qu'il faut avoir prsent l'esprit, c'est qu'il existe un gouvernement mandat par le CNR, dot d'une autorit. S'il n'agit pas en prsence de ce qu'il considre comme une menace grave ; il fait preuve de faiblesse, d'inefficacit. Donc il se disqualifie. Quelle sera lattitude de ceux que nous avons dgrads ? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que jamais nous ne prendrons l'initiative de taire tirer sur des frres .

 

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