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Dialogue national : les mystres de Tunis

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Dialogue national : les mystres de Tunis

Dialogue national : les mystres de Tunis

Crises politique et conomique, luttes de pouvoir et angoisses sociales... Depuis la rvolution de 2011, le pays apprend la dmocratie. S'il s'en sort plutt mieux que ses voisins libyen et gyptien, il doit cependant rompre le statu quo tout prix. Un article du J.A. n 2751 (29/09-05/10).
"Les chemins les plus longs ne sont pas forcment les plus mauvais." L'adage est sign Rached Ghannouchi, le prsident d'Ennah*dha, rencontr en cette fin septembre dans son bureau du sige du parti islamiste, Tunis. Ses ternelles lunettes visses au bout du nez, le "cheikh", qui avait peu got notre couverture intitule "L'homme qui a trahi la rvolution", nous a tout de mme reu pour rpondre nos questions. Lui le centre nvralgique suppos du pouvoir en Tunisie, mentor des islamistes et de leurs partisans, bte noire de l'opposition et premier rle de la pice qui se joue depuis le 14 janvier 2011. Une vritable tragdie grecque que n'aurait pas renie Euripide, pass matre dans l'art de la dnonciation des faiblesses humaines...
Tenter de comprendre la Tunisie d'aujourd'hui et sa trajectoire, c'est s'chiner vouloir remplir le tonneau des Danades. Mission impossible ou presque. La vrit du jour n'est jamais celle du lendemain. À chaque crise majeure succde une priode de retour la raison qui nourrit les esprances de tout un peuple. Pour ensuite, de manire systmatique, buter sur un nouvel cueil et donner l'impression de repartir de zro. Ainsi de la situation actuelle, conjugaison a priori apocalyptique de crises : politique, conomique, sociale, scuritaire... L'assassinat de Mohamed Brahmi fin juillet a succd celui de son collgue Chokri Belad en fvrier. Mmes causes, mmes effets : l'opposition, ragaillardie et enfin unie par un objectif commun, accule Ennahdha dans les cordes, rclame la dmission du gouvernement, la finalisation de la Constitution (en retard d'un an !) et l'organisation d'lections dfinitives (prsidentielle et lgislatives). C'est toujours le mme scnario : manifestations, mise en cause d'Ennahdha et de la troka au pouvoir, menaces en tous genres (souvent sans effet), discussions et ngociations directes et indirectes, un camp fait un pas en arrire, l'autre avance avant de cder de nouveau du terrain et de voir son adversaire reprendre des positions que l'on pensait dfinitivement perdues. En attendant, Ennahdha gagne du temps. Situation ubuesque tant le parti a dmontr son incapacit diriger un État, rgler les problmes conomiques ou scuritaires. Sa zone de confort, c'est l'opposition, pas le pouvoir. Sa principale erreur a t de rpondre immdiatement ses sirnes plutt que de se prparer pour plus tard.
Sarabande infernale qui voit se multiplier les discussions de dtails, les arguties techniques ou juridiques, les guerres d'ego qui ne psent pas toujours autant qu'ils le pensent ou le voudraient. Une foire d'empoigne permanente, vaste agora politique o l'on retrouve toutes les forces - vives ou non - du pays. Les poids lourds ? D'un ct les islamistes et leurs suppltifs, le Congrs pour la Rpublique de Moncef Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar, qui forment avec eux la troka qui dirige le pays depuis prs de deux ans ; de l'autre Nida Tounes, prsid par Bji Cad Essebsi, alli la gauche. Et dans le rle d'arbitres, pas toujours neutres, l'Union gnrale tunisienne du travail (UGTT), l'Utica (patronat), la Ligue tunisienne des droits de l'homme et l'ordre des avocats. Pour ajouter la confusion, Ghannouchi, contrairement ce que certains pensent, ne contrle pas son parti, loin de l. Il est mme de plus en plus contest depuis qu'il a entam des discussions mi-aot Paris avec Cad Essebsi.
Quoi qu'il fasse, Ghannouchi est contraint de composer, de ngocier ou de nouer des alliances en interne.
Les faucons d'Ennahdha, Sadok Chourou, Habib Ellouze, Sahbi Atig ou Abdellatif Mekki, ne manquent d'ailleurs pas une occasion de rappeler que le pouvoir rel est entre les mains du Majlis el-Choura, l'instance dcisionnelle du parti, et non entre celles de leur leader, qu'ils enverraient bien la retraite. Les oppositions idologiques ou stratgiques sont multiples : parti politique ou religieux ? Lcher le pouvoir pour se consacrer aux prochaines lections ou ne rien cder ? Diriger seuls la Tunisie ou partager les responsabilits ? Quoi qu'il fasse, Ghannouchi est donc contraint de composer, de ngocier ou de nouer des alliances en interne. Ainsi, aprs s'tre gravement fch avec Hamadi Jebali lors de la dmission de ce dernier du poste de Premier ministre tente-t-il aujourd'hui de renouer avec lui, comme avec Habib Mokni, pour contrecarrer les durs du parti, rputs intransigeants avec l'opposition.
Bji Cad Essebsi rencontre peu ou prou les mmes difficults au sein de sa propre formation (o chacun sait bien que le chef aura bientt 87 ans et o les ambitieux doivent prparer l'avenir ds maintenant et se montrer), mais surtout avec le Front de salut national, coalition pour le moins htroclite qui regroupe l'ensemble de l'opposition. Ce qu'il ngocie avec Ghannouchi, il doit le vendre ses troupes et ses partenaires, qui n'ont gure got, eux non plus, sa rencontre parisienne avec le cheikh. Bref, le dialogue la tunisienne ressemble une vaste chakchouka (plat maghrbin aux multiples ingrdients qui diffrent d'une rgion une autre).
Qui pse quoi ?
Qu'elles sont loin les lections du 23 octobre 2011 ! Depuis, le paysage politique a considrablement volu, de mme que les rapports de forces en son sein. L'offre, si l'on peut dire, s'est rationalise. La constellation de partis - plus d'une centaine - ns aprs la rvolution devient plus lisible. Les plus faibles ont, comme prvu, disparu ou ont t absorbs par ceux qui reposaient sur des bases plus solides. Sans parler des "transhumants", phnomne classique au Maghreb, qui passent d'une formation une autre, par dception ou en fonction de leurs intrts. Il en rsulte la consolidation de trois blocs principaux : les islamistes, les destouriens et la gauche. Les diffrentes enqutes d'opinion qui font flors depuis le dbut de la transition, et dont la dernire a t ralise dbut septembre par l'institut 3C Études, permettent d'y voir un peu plus clair en termes de poids lectoral. Dans l'optique des lgislatives, c'est Nida Tounes (destouriens) qui occupe la premire place, avec prs de 34 % de la moiti des intentions de vote - suivi videmment d'Ennahdha (30,6 %), dont la base lectorale demeure d'une fidlit absolue. Loin derrire, le Front populaire (gauche, prs de 10 %). Aprs, on tombe sous la barre des 5 %... Des rsultats somme toute relativement logiques - Nida Tounes, cr tardivement, a le vent en poupe, Ennahdha est conteste mais conserve un important noyau dur de fidles - qu'il convient cependant de relativiser : 43 % des lecteurs potentiels sonds demeurent indcis !
Du ct des personnalits et, donc, des intentions de vote la prsidentielle, c'est Bji Cad Essebsi qui occupe la premire place, avec environ 15 % des voix, suivi de... Kas Saed (prs de 5 %), ce professeur de droit constitutionnel qui n'appartient aucun parti mais qui occupe le devant de la scne mdiatique et dont les interventions tlvises plaisent visiblement l'opinion publique. Puis le chapelet des supposs tnors : Hamadi Jebali (3,9 %), Moncef Marzouki (3,5 %), Ali Larayedh et Hamma Hammami (2,6 %). Pas brillant... C'est surtout le signe que les Tunisiens n'accordent qu'une confiance trs relative leurs dirigeants politiques, qui peinent, dcidment, s'adapter aux mutations d'une socit qui a bien chang. Davantage, en tout cas, que ceux qui rvent d'tre un jour lus.
Ghannouchi et Essebsi, les deux tnors
Les protagonistes de la crise qui secoue la Tunisie ont dcid de se rapprocher pour entamer des discussions directes. Rached Ghannouchi et Bji Cad Essebsi, qui ne s'apprciaient gure, ont bien conscience du fait que leurs formations respectives crasent toutes les autres. Et s'ils ne l'avaient pas compris tout seuls, certains se sont mis en tte de les asseoir autour d'une table. Ainsi du trs mdiatique Slim Riahi, prsident de l'Union patriotique libre et riche homme d'affaires qui a fait l'essentiel de sa fortune en Libye l'poque o Kaddafi y rgnait, mais aussi de Nabil Karoui, patron de la chane de tl prive Nessma et proche de Cad Essebsi. Aprs plusieurs tentatives, c'est finalement la cinquime qui a march. "Ghannouchi a demand me voir dbut aot, nous explique l'ancien Premier ministre de transition. Je lui ai alors rpondu que j'avais des engagements en France et que nous nous verrions mon retour. Il m'a rpondu que c'tait urgent et qu'il viendrait donc me rencontrer Paris. Nous nous sommes vus le 15 aot au Bristol pendant prs de trois heures." Pour quels rsultats ? "C'tait une discussion utile. Aucun de nous n'a fait de concessions, certes, mais nous avons abord tous les problmes du pays, sommes convenus de tout mettre en oeuvre pour sortir de cette crise et de le faire ensemble. Car Ennahdha doit participer cette rflexion. Ce parti n'est pas ma tasse de th, tout le monde le sait, mais il est au pouvoir. On ne peut pas faire comme s'il n'existait pas." Depuis l'entretien parisien, les deux hommes ont t reus - sparment, ainsi que l'a exig Bji Cad Essebsi - par Abdelaziz Bouteflika. Le message du chef de l'État algrien, qui les connat de longue date, surtout Essebsi depuis l'poque de la lutte pour l'indpendance, est simple : entendez-vous pour sortir de cette impasse et nous vous aiderons, y compris financirement. En filigrane, la situation scuritaire et les difficults que rencontre l'État tunisien, sans vritables moyens et affaibli, pour assumer sa mission de lutte contre le terrorisme et de contrle de sa frontire avec l'Algrie. Pour rappel, onze Tunisiens faisaient partie du commando responsable de la sanglante prise d'otages d'In Amenas, en janvier dernier... Depuis, les ngociations se poursuivent, le plus souvent de manire indirecte. Notamment travers le discret Mohamed Sahbi Basly, ex-ambassadeur en Inde, en Espagne ou en Chine et prsident du parti Al-Mustakbal (destourien), qui jouit de la confiance des deux leaders et d'une certaine crdibilit aux yeux, entre autres, de l'UGTT.
Nouveau gouvernement - d'"union nationale" pour Ghannouchi, "indpendant" pour Essebsi -, finalisation de la Constitution avant fin octobre, rle de l'Assemble nationale constituante, lections : les points de discussion - toujours les mmes depuis l'assassinat de Chokri Belad en fvrier ! - ne manquent pas entre les deux leaders. Qui semblent s'tre entendus sur une rpartition future du pouvoir : Essebsi la prsidence de la Rpublique, Ennahdha se concentrant sur les lgislatives et ne prsentant donc pas de candidat contre lui. Tous deux sont galement d'accord sur le cas Moncef Marzouki, dont ils aimeraient bien se dbarrasser, surtout Essebsi, qui multiplie les piques son endroit : "Moi, si j'tais la place du chef de l'État, je partirais de moi-mme, je n'attendrais pas qu'on me montre la porte de sortie", juge-t-il. Il a d'ailleurs un temps t envisag de faire dposer une motion de censure contre lui, qui aurait eu toutes les chances d'aboutir l'Assemble.
"It's the economy, stupid !" *
Pendant que les politiques s'agitent strilement, l'conomie du pays n'en finit plus de plonger. Une situation inquitante, qui devrait inciter les protagonistes de la crise s'entendre, et vite. "Le dficit budgtaire est de 5 milliards de dinars [2,2 milliards d'euros] aujourd'hui et l'anne n'est pas termine, explique un chef d'entreprise la tte d'un grand groupe familial. On s'attend ce qu'il atteigne 8 milliards de dinars en 2014, peut-tre mme plus. L'inflation, elle, est officiellement de 6 % [selon le Fonds montaire international], mais on est certainement plus proche des 10 %. Nous nous dirigeons tout droit vers une catastrophe la grecque : compte tenu de la situation, ceux qui devront venir au secours du pays pour l'aider viter la faillite, comme la Banque mondiale ou le FMI, nous dicteront leur loi et nous mettront sous tutelle. Ils nous imposeront des coupes drastiques dans tous les budgets, la privatisation d'un grand nombre d'entreprises publiques, voire nos dirigeants politiques, comme Mario Monti a t impos, par exemple, en Italie. Nos politiques ont donc tout intrt comprendre que, s'ils ne s'entendent pas rapidement, ils n'auront plus grand-chose discuter entre eux ni se partager..." Mme son de cloche chez le patron d'une grande banque publique : "Nous n'allons pas pouvoir continuer longtemps ce rythme-l. Nous avons besoin de dirigeants crdibles, capables de convaincre les Tunisiens et d'imposer des mesures conomiques indispensables mme si elles ne sont pas populaires. Sans sacrifices, nous ne nous en sortirons pas. Or plus nous attendons, plus ces derniers seront lourds." Avant de prciser, plus optimiste, qu'il est encore temps de ragir : "La Tunisie est un petit pays dont l'conomie peut repartir trs vite si l'horizon politique se dgage et si syndicats et patronat conviennent d'une trve le temps de relancer la machine." Pragmatiques, les patrons tunisiens ne croient pas au scnario catastrophe, c'est--dire le maintien indfini du statu quo. La situation conomique, conjugue aux pressions extrieures (Union europenne, institutions de Bretton Woods, agences de notation, Algrie, etc.) devrait finir par avoir raison de l'enttement des politiques. En attendant, les caisses sont vides et une loi de finances complmentaire semble imprative. Mais le gouvernement peine lever des fonds, compte tenu des taux appliqus une Tunisie qui ne parvient pas rassurer. Voil qui promet sur le front social...
>> Lire aussi : Tunisie : la Banque centrale impute les maux conomiques aux politiques
Depuis le dbut des rvoltes arabes, la Tunisie fait figure de laboratoire. Elle donne aujourd'hui l'impression d'tre emptre dans un inextricable entrelacs de difficults, pour la plupart inhrentes son apprentissage dmocratique et la bataille pour le pouvoir qui fait rage depuis les lections du 23 octobre 2011. Compare l'Égypte ou la Libye, elle fait pourtant figure de bon lve. À vrai dire, mme au plus fort des multiples crises qu'elle affronte, elle a toujours su raison garder, et le dialogue entre les principales forces n'a jamais t rompu. Rached Ghannouchi n'a d'ailleurs peut-tre pas tort. Le chemin emprunt depuis la chute de Zine el-Abidine Ben Ali est long, trs long, car les Tunisiens ont fait un choix difficile : tout reprendre de zro, commencer par du provisoire qui dure, revoir de fond en comble une Constitution qui n'avait besoin que d'un lifting, poser tous les problmes sur la table, en ajouter de nouveaux lis la dliquescence d'un État qui n'ose plus jouer son rle, etc. Un choix qui n'est pas forcment le plus mauvais. Car au moins se seront-ils pos toutes les bonnes questions ds le dpart. Une transition bcle et une dmocratie construite sur des fondations instables ne sont videmment pas une meilleure solution. Last but not least, la matire grise des Tunisiens n'a jamais t autant mise contribution. Pour ceux qui se souviennent de la fin des annes Ben Ali, c'est peut-tre cela la vritable rvolution...

 

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