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Terrorisme : la Tunisie frappe au coeur...

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Manqool Terrorisme : la Tunisie frappe au coeur...

Terrorisme : la Tunisie frappe au coeur...

Si les rcentes oprations kamikazes contre des objectifs civils marquent un changement de stratgie des jihadistes, l'extrme jeunesse des candidats au "martyre" rvle un profond malaise sur fond de misre sociale.
À Ezzahrouni, cit populaire de la priphrie de Tunis, le silence des riverains est loquent. Évoquer Mohamed Jalili Ayadi Ben Romdhane, 21 ans, suscite de la gne et des regards fuyants, non pas tant cause de l'enqute en cours qu'en raison de l'opprobre que le geste de ce kamikaze a jet sur le quartier. Jusqu'au 30 octobre, 9 h 35, Mohamed tait un anonyme. "Un brave petit gars sans histoires", selon un voisin. Une minute plus tard, sur la plage de l'htel Riadh Palms, Sousse (cte est), il est dchiquet par l'explosion de la ceinture de dynamite qu'il portait sous son survtement. Unique victime de cet attentat manqu, cet originaire de Mahdia (Est) venait d'ajouter son nom la longue liste de jeunes Tunisiens sacrifis sur l'autel du jihad, plongeant son pays dans la stupeur et dans la peur. Car son acte signe un changement de stratgie des terroristes, qui dsormais ne s'en prennent plus seulement aux reprsentants de l'État mais aussi des objectifs civils cibls avec des bombes humaines.
>> Lire aussi : Un kamikaze se fait exploser Sousse sans faire de victimes, attentat djou Monastir
Pourtant, Mohamed n'est ni un terroriste aguerri ni un combattant rompu au jihad, mais une victime. Selon des sources scuritaires, la ceinture d'explosifs aurait t actionne distance partir d'un portable. "Les salafistes jihadistes approchent des jeunes assez fragiles, ils les encadrent, les rassurent tout en menant un graduel lavage de cerveau. Ils leur font miroiter un avenir exaltant travers la participation un combat, qu'ils prsentent comme juste puisqu'il est conforme la volont d'Allah", explique en substance l'historien spcialiste des mouvements extrmistes Alaya Allani, qui en septembre avait mis en garde contre l'volution de la stratgie d'Ansar el-Charia vers des attentats-suicides. Rafet Jemali, l'un des camarades de classe de Mohamed, lequel a abandonn le lyce en troisime anne secondaire, rapporte que, depuis plus de un an, ce dernier frquentait assidment la mosque du quartier et se passionnait pour les discussions qui se tenaient aprs les prires. "Il s'absentait parfois en prtextant une visite chez des amis. On ne savait pas o il allait, mais rien n'indiquait que Mohamed s'tait radicalis ; il n'avait pas de barbe, ne portait pas de kamis, parlait de foot avec ferveur et regardait les filles."
Conditionns par des mouvements salafistes

Le cas de Mohamed n'est pas isol. Le mme jour, un attentat-suicide contre le mausole de Bourguiba, Monastir (Est), tait djou. L'apprenti kamikaze, un dnomm Aymen Sadi, n'est g que de 18 ans. Son pre, Rachid, originaire de Zaghouan (Nord-Est), confie avoir dcouvert que son fils s'tait rendu en Libye et qu'il avait t progressivement conditionn en suivant, entre autres, le cursus de l'Institut Nour pour les sciences de la charia, Rads, en banlieue de Tunis, un tablissement exerant sans autorisation officielle. En ralit, Mohamed et Aymen avaient intgr dans le plus grand secret une cellule dormante du mouvement salafiste Ansar el-Charia.
Si ces deux tentatives d'attentat ont attis la peur au sein de la population, elles ont aussi rvl le malaise de la jeunesse tunisienne. Ni Mohamed ni Aymen ne sont reprsentatifs de la gnration Ben Ali. À la chute du rgime, en 2011, ils taient trop jeunes pour s'tre frotts au systme, mais l'un comme l'autre ont grandi dans des familles extrmement modestes issues de l'exode rural. Sans formation solide ni instruction, ils se savaient sans perspectives d'avenir et condamns la misre. Tout comme Mohamed Bouazizi, qui, en s'immolant le 17 dcembre 2010, avait allum la mche de la rvolution. Mais la voix des jeunes - la moyenne d'ge de la population est de 29 ans - qui se sont soulevs pour dire leur dtresse et rclamer emploi, dignit et justice sociale a t touffe par les joutes politiques, aggravant un peu plus un profond et insoutenable malaise socital.
>> Lire aussi : la Garde nationale, une force affaiblie en premire ligne
Depuis janvier 2011, prs de deux cents jeunes ont exprim leur dsarroi en tentant de s'immoler. Mais d'autres, qui se chiffrent plusieurs centaines, ont prfr prendre le risque de l'migration clandestine ou sont tombs sous le joug des extrmistes religieux. "Dans tous les cas, ils sont en qute d'un exutoire et de repres", explique la psychiatre Rim Ghachem, qui observe en milieu hospitalier une trs nette croissance de la demande de prise en charge de jeunes. Ben Ali, qui avait en apparence pris des dispositions en leur faveur, n'a pas mis en place les mesures d'encadrement culturel et social permettant de construire un environnement. "C'est en adhrant au Rassemblement constitutionnel dmocratique [RCD, parti de Ben Ali] que j'ai pu entrer dans la fonction publique 26 ans", avoue un agent pnitentiaire.
De jeunes paums succombent d'autant plus facilement aux recruteurs radicaux qu'ils sont prts adhrer aux causes les plus improbables pour combler un vide existentiel.
Aujourd'hui, cette voie est dfinitivement ferme. "Les cinmas taient inexistants, les maisons de jeunes taient des coquilles vides, le rap tait interdit et les activits sportives assez limites. Dans les quartiers populaires et dmunis, rien n'tait vraiment prvu pour l'intgration", rappelle Hager Ben Hammouda, une assistante sociale de Douar Hicher, quartier de la banlieue ouest de Tunis o l'implantation salafiste est importante. Depuis deux ans, c'est la mme spirale : de jeunes paums en rupture sociale, proies idales, succombent d'autant plus facilement au miroir aux alouettes que leur tendent des recruteurs radicaux qu'ils sont prts adhrer aux causes les plus improbables pour combler un vide existentiel. "Les extrmistes ne recrutent pas uniquement dans les couches sociales les plus prcaires. Leurs cadres ont souvent un niveau universitaire, mais leur formation, le plus souvent technique, ne leur a pas permis de trouver un emploi. Le jihad leur permet en quelque sorte de se raliser et de se sentir valoriss", analyse Habib Mrad, professeur universitaire. Le contexte politique favorise galement la radicalisation idologique. En dnigrant l'apport de Bourguiba, les islamistes sont dans le dni de l'Histoire et indiquent une voie suivre ; Mohamed et Aymen l'ont emprunte.
Force est de constater aujourd'hui que ni l'État ni les institutions n'ont jou leur rle. Englus dans la crise conomique, les restrictions budgtaires et les querelles politiciennes, ils n'ont pas pos de garde-fou contre la monte de l'extrmisme, qu'ils n'ont pas vu venir ou, pis, qu'ils ont feint de ne pas voir venir et qu'ils ont laiss prosprer. Le ministre des Sports, ceux de la Culture, des Affaires sociales, le secrtariat d'État la Jeunesse ne proposent pas grand-chose aux jeunes, tandis que la justice s'acharne contre ceux qui sortent du lot, le plus souvent des artistes ou des libres penseurs.

Évolution compare des chiffres du tourisme (du 1er janvier au 20 octobre). Jeune Afrique. Sources : Ministre tunisien du tourisme
L'État : complice ?

Mais le bt blesse aussi et surtout dans l'enseignement. Bien que certains terroristes arrts se soient camoufls sous un niqab, Moncef Ben Salem, ministre de l'Enseignement suprieur, s'est dit favorable son port dans les facults, malgr un avis contraire du tribunal administratif et des conseils scientifiques des universits. En se focalisant sur ce point, il occulte les problmes de fond, dont l'inadquation des formations et la prolifration des tablissements non autoriss dispensant principalement un enseignement religieux. Il n'est ainsi pas exceptionnel que, ds la maternelle, les petites filles portent le voile et que les garons, le front ceint du bandeau jihadiste, simulent des combats. Depuis fin 2011, plus de 350 tablissements illgaux ont ouvert, assure Naziha Kamoun Tlili, prsidente de la Chambre nationale des jardins d'enfants et garderies. De telles drives, conjugues l'absence de volont politique, voire la complicit des autorits, ont plong le pays dans une spirale qui menace des pans essentiels de l'conomie tels que le tourisme. Les dfaillances scuritaires, l'mergence du terrorisme, l'absence de dveloppement rgional ont gravement impact le secteur, pourvoyeur de 800 000 emplois directs et indirects. Dans le Sud et les zones frontalires, les touristes ont disparu. Pour survivre, les populations se rabattent sur des palliatifs, comme la contrebande et les trafics en tout genre. Un terreau propice l'implantation de l'extrmisme...
Ansar el-charia & Co
Pour les salafistes d'Ansar el-Charia, class comme une organisation terroriste par les autorits en aot 2013, c'est le temps de la disgrce. Les assassins de Chokri Belad, de Mohamed Brahmi et de huit militaires dans le Jebel Chaambi, entre autres, ne bnficient plus de la clmence du pouvoir et sont retourns la clandestinit. Leur chef, Abou Iyadh, rfugi en Libye, harangue ses troupes, accorde des interviews via les rseaux sociaux, consolide ses relations rgionales et compte sur le retour de 1 800 jihadistes de Syrie pour renforcer ses rangs. Malgr les avis de recherche, il a rcemment fait des incursions en Tunisie, notamment Sidi Ali Ben Aoun, peu avant l'embuscade qui a cot la vie six gardes nationaux le 23 octobre. Les dix-neuf personnes interroges aprs l'attentat rat du 30 octobre Sousse ont reconnu leurs liens avec Ansar el-Charia, mais aussi avec le mouvement Les Signataires par le sang, de Mokhtar Belmokhtar, devenu Al-Mourabitoune depuis sa fusion avec le Mujao. Dans le nord de la Tunisie, la katiba Okba Ibn Nafaa fait profil bas mais reste proche d'Aqmi.


 

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