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Tawergha : le martyre des Libyens noirs

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2014-02-06
 
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Tawergha : le martyre des Libyens noirs

Tawergha : le martyre des Libyens noirs

Accuss d'avoir soutenu Kaddafi, les Noirs de Tawergha (sud de Misrata), descendants d'esclaves, ont t dpossds de facto de leur citoyennet. Et vivent depuis deux ans la peur au ventre, retranchs dans des habitations de fortune.
Ali Mustapha Alife, 83 ans, peine retenir ses larmes quand il voque ses conditions de vie et envisage l'avenir. Bless et malade, il vit depuis deux ans avec son pouse dans un sinistre taudis o pullulent les rats, sans eau courante et menac par les inondations hivernales. Privs d'aides, le couple a dpens ses derniers deniers, soit 2 000 dinars (environ 1 150 euros), pour bricoler cet abri indigent dans l'obscurit de l'un des douze immeubles abandonns du bord de mer, en banlieue de Tripoli, transform en un camp de rfugis.
"Mon pays, c'est la Libye, mais elle ne veut plus de nous. Depuis que je suis arriv ici, je ne suis jamais sorti. Je ne sortirai que pour rejoindre ma ville, ma terre, afin d'y mourir en paix", confie-t-il en pointant de sa main gerce une vieille photographie jaunie par l'humidit. On peut y discerner une ville aux allures d'oasis resplendissante, deviner la beaut de la plus grande source d'eau du pays et imaginer sa faune unique. Il s'agit de Tawergha, petite cit autrefois paisible de 35 000 mes situe une quarantaine de kilomtres au sud de Misrata. C'est de l qu'ont afflu les 430 familles installes dans le camp de rfugis, l'ombre de l'imposant immeuble de l'ancienne Acadmie navale de Janzour.
Prs de 1 300 Tawerghas auraient t tus

Aujourd'hui, Tawergha n'est plus qu'un champ de ruines entour de palmiers calcins. Plus personne n'y vit depuis l'assaut lanc par les puissantes milices de Misrata, le 11 aot 2011. Ce jour-l, prs de 1 300 Tawerghas, des Noirs descendant d'esclaves subsahariens, auraient t tus. Ceux qui l'ont pu, comme ce couple d'octognaires, ont fui sous les balles et les roquettes de rvolutionnaires misratis assoiffs de vengeance, les Tawerghas tant accuss d'avoir prt main-forte l'arme loyaliste pendant les trois mois qu'a dur le sige de Misrata (mai 2011) et d'avoir us du viol comme arme de guerre. Au sein du conseil local de Misrata, certains avancent le chiffre de plus de 1 500 femmes violes. Les ONG attendent les preuves, tandis que les Tawerghas dmentent. En vain. Dans toute la Libye, ils sont dsormais considrs comme des "tratres" et ont t dpossds de facto de leur citoyennet, le tout sur fond de racisme et de xnophobie, puisque ces Noirs sont galement assimils aux mercenaires africains autrefois employs par Kaddafi.

L'pouse d'Ali Mustapha Alife ( dr.) avec des voisins. Le couple a dpens
ses derniers dinars pour bricoler cet abri. Joan Tilouine
"Retourner Tawergha signifie se rapprocher de Dieu, car on est sr de se faire tuer", explique un jeune rfugi Benghazi. Pourtant, l't dernier, des responsables de la communaut avaient un temps envisag un retour pacifique sur leur terre. Mais peine ce projet fut-il annonc que le Premier ministre, Ali Zeidan, s'empressa de dclarer que ce n'tait "pas encore le moment". Mme son de cloche du ct de l'ONU, des dignitaires religieux et des chefs de tribu, lesquels ont appel reporter sine die cette initiative. Tous redoutent que ce retour ne provoque un bain de sang tant la soif de vengeance des milices de Misrata l'gard des Tawerghas est inextinguible. "Leur retour n'est pas souhait et il n'est pas possible pour nous de vivre ct de ces gens. Le gouvernement doit trouver une autre solution", indique-t-on la mairie de Misrata. Les autorits, elles, ont longtemps dtourn la tte. L'ex-Premier ministre du Conseil national de transition (CNT) Mahmoud Jibril estimait que ce problme devait tre rsolu par les gens de Misrata, alors qu'Ali Zeidan a multipli les promesses et s'est dit proccup par la situation. Mais dans son entourage et dans les ministres, les Misratis font pression. Pourtant, au dbut de dcembre, le Parlement s'tait pour la premire fois prononc en faveur d'un retour rapide des rfugis dans leur ville d'origine. De quoi susciter un brin d'espoir parmi les Tawerghas, dont la situation rvle crment les nombreux dysfonctionnements qui parasitent le processus de rconciliation avec l'ennemi d'hier : les kaddafistes et leurs soutiens parmi les tribus.
Dtenus et torturs dans des prisons illgales

Si nombre de Tawerghas ont soutenu l'ancien rgime, que ce soit par loyaut, par peur du changement, par conviction ou par ignorance, la ville comptait aussi des combattants morts pour la rvolution. Mais la simple mention de Tawergha sur une carte d'identit vaut son dtenteur une privation totale de tous ses droits. Plus de deux ans aprs la chute de Kaddafi, le Haut-Commissariat de l'ONU pour les rfugis (HCR) value le nombre de Tawerghas dplacs 20 000, sur un total de 200 000 dplacs intrieurs. En scurit nulle part, ils vivent dans la peur permanente, retranchs dans des camps "tolrs". "La nouvelle Libye est une prison pour nous, une prison dangereuse, o l'on peut se faire tuer tout moment. Mme l'ONU nous a expliqu qu'il n'y avait aucun endroit sr pour nous", s'indigne Ali el-Tawerghi, qui fait office de responsable du camp de rfugis de Janzour, o, le 6 fvrier 2012, des miliciens de Misrata ont surgi de vingt-cinq voitures pour ouvrir le feu, tuant sept personnes dont trois enfants.
Quiconque s'aventure hors du camp s'expose la vindicte populaire et prend le risque d'tre contrl par des miliciens et transfr vers Misrata, o, selon l'International Crisis Group (ICG), plus de 1 000 Tawerghas sont dtenus et torturs dans des prisons illgales. "Il n'y a pas de justice, c'est pire que sous le Guide. Tawergha n'a pas soutenu Kaddafi plus que d'autres villes. Alors quelle est la raison de ce traitement inhumain et indigne de la rvolution ? Le racisme ? C'est a leur dmocratie ?" s'insurge Hassen, un quadragnaire qui tente d'organiser la scolarit des enfants dans le camp. Les nouveau-ns n'ont pas d'existence officielle. Tandis que les 800 universitaires dtenus attendent toujours le transfert de leur dossier de Misrata Tripoli pour reprendre leurs tudes, mais sans trop y croire. Alors ils errent au milieu des ordures jonchant la cte rocailleuse qui dgringole vers la Mditerrane en rvant de retrouver leur terre. Ou de partir. Loin de la Libye.



 

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