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Le Liban, terre des assassins tranquilles

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Le Liban, terre des assassins tranquilles

Le Liban, terre des assassins tranquilles




Si l'attentat qui a cot la vie Rafic Hariri en 2005 a donn lieu une enqute approfondie, la quasi-totalit des crimes commis par des milices et groupes arms depuis 1975 est reste impunie.
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Au pays du Cdre, o la vendetta se pratique quotidiennement chaud, la justice est un plat rare qui se mange froid. Avec l'ouverture, le 16 janvier, La Haye, du procs de l'assassinat de Rafic Hariri, les Libanais ont enfin l'espoir d'y goter. Il y a neuf ans, le 14 fvrier 2005, une formidable onde de choc soulevait le sol de Beyrouth. Le convoi ultrascuris de l'ex-Premier ministre Rafic Hariri venait de sauter sur 1,8 tonne d'explosifs en plein centre-ville. Parmi les dcombres calcins, les corps sans vie du magnat devenu gant politique et de vingt-deux autres victimes. Cr en 2007 dans le cadre d'un accord entre la Rpublique libanaise et l'ONU, le Tribunal spcial pour le Liban (TSL) fait certes le procs de quatre absents, membres du Hezbollah, que le mouvement politico-militaire chiite, grand alli du rgime syrien, refuse de livrer. Mais, pour une fois, bouleversant la tradition des assassinats politiques au Liban, une enqute approfondie a t mene, des suspects ont t identifis, des responsables ouvertement souponns.
"Jusqu' l'assassinat de Rafic Hariri, explique l'homme politique et intellectuel Samir Frangi, les Libanais taient fatalistes et ne pensaient pas que la justice pouvait tre une ralit. Lorsque le TSL a t institu, beaucoup se sont demand ce qui justifiait la cration d'un tribunal pour un seul crime, alors que les 150 000 morts de la guerre civile attendent encore que justice soit rendue. Je leur rpondais que ce crime tait celui de trop et que, d'une certaine manire, les Libanais obtiendraient justice pour toutes les autres victimes si la lumire tait faite sur cet assassinat."
La loi d'amnistie gnrale du 26 aot 1991a surtout blanchi les seigneurs de la guerre, devenus grands notables de la paix.
Entre 1975 et 1991, des milliers de vies ont t englouties par le Moloch de la guerre civile, victimes des combats, de la crapule et du terrorisme. Passant trop rapidement l'ponge sur ce long bain de sang, la loi d'amnistie gnrale du 26 aot 1991 a absous les crimes perptrs par les milices et groupes arms avant le 28 mars 1991. Cette loi, qualifie parfois de "loi d'amnsie gnrale", avait pour vocation proclame de "tourner une nouvelle page". Elle a surtout blanchi les seigneurs de la guerre, devenus grands notables de la paix par la grce des accords de Taf conclus en 1989 entre les diffrentes factions sous les auspices syriens. Toutefois, l'article 3 de la loi d'amnistie en exclut "l'assassinat ou la tentative d'assassinat de personnalits religieuses ou politiques, et de diplomates arabes ou trangers".
Justice aurait donc d tre faite pour les meurtres du leader politique Kamal Joumblatt, tu par balle en 1977, de l'ambassadeur de France Louis Delamare, excut bord de sa voiture en 1981, du grand mufti de la Rpublique, le cheikh Hassan Khaled, mort dans l'explosion d'une voiture pige en 1989, comme le prsident Ren Moawad la mme anne, et de tant d'autres. Mais vingt-trois ans aprs la fin de la guerre, seule une infime partie de la trentaine de crimes passibles de poursuites a fait l'objet de procdures.
"Les consquences de cette culture de l'impunit sont graves, souligne le journaliste Paul Khalifeh, rdacteur en chef de L'Hebdo Magazine. La guerre civile s'est termine sur une incomprhension ; il n'y a eu ni travail de mmoire, ni construction d'un rcit national, ni aucun processus de rconciliation du type de ceux mis en place en Afrique du Sud, au Rwanda ou en Colombie. Les leons de la guerre n'ont pas t tires, et celle-ci, qui couve fivreusement depuis 2005, pourrait se rallumer tout moment..."
La justice a fait valoir la loi du plus fort
Certes, quelques assassins ont t traduits en justice, mais c'est une justice qui fait surtout valoir la loi du plus fort.
"Les poursuites engages dans le cadre de la loi de 1991 comme les amnisties qu'elle permet ont montr que ce texte n'tait qu'un outil pour servir des intrts politiques", analyse Lynn Maalouf, chercheuse libanaise qui a effectu des tudes approfondies sur la question.
En 1994, Samir Geagea, chef du mouvement chrtien des Forces libanaises, rtif l'occupation syrienne, est ainsi poursuivi pour un attentat perptr la mme anne dont il sera rapidement innocent. Mais la procdure a entran la leve de l'amnistie pour les crimes antrieurs 1991 qui lui sont imputs, et l'ancien chef de guerre est traduit devant le Conseil de justice, la plus haute instance judiciaire libanaise charge de juger les crimes politiques. Accus de l'assassinat du Premier ministre Rachid Karam, tu par une bombe dans son hlicoptre en 1987, et de celui du leader chrtien Dany Chamoun, excut avec sa femme et ses deux enfants en 1990, Samir Geagea est condamn mort plusieurs fois, peine commue en rclusion vie. Amnesty International dnonce alors "le caractre slectif de la loi d'amnistie". Geagea, qui n'a pas plus de sang sur les mains que bien d'autres devenus ministres ou dputs, restera enferm dans les sinistres oubliettes du ministre de l'Intrieur jusqu'au dpart des troupes syriennes du Liban, en 2005.
Cette anne-l, l'assassinat spectaculaire de Rafic Hariri, trs vite imput au matre de Damas et son alli local, le Hezbollah, achve d'exasprer la population, qui manifeste massivement pour le dpart de l'occupant syrien. "Qui est le prochain ?" scandaient les premiers manifestants anti-Syriens, brandissant des portraits de Hariri, mais aussi ceux de bien d'autres personnalits politiques assassines, comme le prsident Bchir Gemayel, tu dans l'explosion d'une bombe en 1982. Soumis une pression populaire et diplomatique sans prcdent, le rgime syrien vacue le pays en avril 2005. Mais ses espions, les Moukhabarate, restent sur place, et Damas peut compter sur la coopration de puissants allis locaux. En 2005-2006, les assassinats cibls atteignent un pic : six personnalits politiques et mdiatiques sont tues, de nombreuses autres blesses. Charg de juger les assassins de Rafic Hariri, le TSL a largi sa comptence aux attentats commis contre les personnalits politiques antisyriennes Marwane Hamad, Georges Hraoui et Elias al-Murr. "Prs de 400 tmoins ont t entendus, prcise Samir Frangi, alors que s'ouvre le procs, et nous allons apprendre beaucoup de choses dans les mois venir..."
Des "choses" qui pourraient coter cher aux allis locaux du rgime syrien, prsum innocent mais dont peu de gens doutent de l'implication dans la plupart des crimes politiques commis au Liban depuis 1975.
Le travail de mmoire et de rconciliation bloqu
Le procs des meurtriers prsums de l'ex-Premier ministre est l'occasion d'une catharsis.
Principal relais de la politique syrienne au Liban, aujourd'hui trs engag contre l'insurrection anti-Bachar, le Hezbollah est sur la sellette. Et ne cesse de dnoncer une instrumentalisation politique du TSL. "Si le Hezbollah ne reconnat pas la lgitimit du tribunal, pourquoi alors a-t-il accept, en 2011, de poursuivre son financement ? Pourquoi mobilise-t-il un appareil de dfense mdiatique et judiciaire si important ?" s'interroge Frangi, qui rappelle l'initiative de rconciliation interlibanaise propose en 2010 par l'Arabie saoudite mais refuse par le Hezbollah. "Une erreur monumentale, commente l'intellectuel. Ce processus aurait permis d'apaiser les tensions avant que ne tombe le verdict du TSL." Le 27 dcembre 2013, Mohamed Chatah - proche de Saad Hariri, fils de Rafic et chef de file de la coalition antisyrienne - tait tu dans un attentat la voiture pige. "Pour nous, les suspects sont ceux qui se drobent la justice internationale et qui propagent l'incendie rgional la nation [libanaise]", dclarait Hariri, faisant une allusion transparente au Hezbollah. Quelles pourraient tre les consquences d'une condamnation du "parti de Dieu" par le TSL, seul mouvement autoris par le tuteur syrien garder ses armes la fin de la guerre et qui constitue aujourd'hui un vritable tat dans l'tat ? Alors que la guerre syrienne menace d'engloutir le Liban dans un nouveau dferlement de violence, Frangi ne cache pas son apprhension, mais le pays du Cdre ne doit en aucun cas, dit-il, laisser passer cette occasion unique de faire face son histoire, la vrit :
" la fin de la guerre de 1975-1990, les Syriens ont bloqu tout travail de mmoire et de rconciliation. Seul ce travail de justice et de vrit pourra ouvrir une vritable culture de la paix, du vivre-ensemble, une nouvelle re pour le Liban."
Cibles varies (liste slective)
6 mars 1975 : Saad Maarouf (syndicaliste, dput)
16 mars 1977 : Kamal Joumblatt (leader politique)
4 septembre 1981 : Louis Delamare (ambassadeur de France)
14 septembre 1982 : Bchir Gemayel (prsident de la Rpublique)
5 mars 1986 : Michel Seurat (sociologue franais)
1er juin 1987 : Rachid Karam (Premier ministre)
16 mai 1989 : le cheikh Hassan Khaled (grand mufti de la Rpublique)
22 novembre 1989 : Ren Moawad (prsident)
24 janvier 2002 : Elie Hobeika (chef de milice)
14 fvrier 2005 : Rafic Hariri (ex-Premier ministre)
12 dcembre 2005 : Gebran Tuni (journaliste)
27 dcembre 2013 : Mohamed Chatah (homme politique)







 

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