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France - Afrique : comment l'arme a pris le pouvoir

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France - Afrique : comment l'arme a pris le pouvoir

France - Afrique : comment l'arme a pris le pouvoir


Du Mali la Centrafrique, jamais les militaires n'ont autant pes sur la politique africaine de Paris. Au grand dam des diplomates...
Ils sont cinq gnraux. Didier Castres, "le cerveau", sous-chef oprations de l'tat-major ; Patrick Breytous, "le fonceur", chef du Centre de planification et de conduite des oprations (CPCO) ; Grgoire de Saint-Quentin, "le conntable", ex-patron de l'opration Serval, aujourd'hui chef du Commandement des oprations spciales (COS) ; Bernard Barrera, "le chasseur", le stratge de la bataille des Ifoghas ; Christophe Gomart, "l'oeil de lynx", ex-COS devenu directeur des renseignements militaires (DRM)... Le succs de l'opration franaise au Nord-Mali tient notamment ces cinq officiers. Mais aussi au chef d'tat-major particulier du prsident Hollande, le gnral Benot Puga. Beaucoup considrent cet ancien lgionnaire de Kolwezi comme le nouveau "Monsieur Afrique" de la France...
"La politique africaine de la France, ce n'est pas que la guerre !" proteste un proche conseiller de Hollande, visiblement agac par le poids des militaires dans les affaires africaines. "Vous, les journalistes, vous avez besoin de quelqu'un qui incarne la prtendue Franafrique. Et comme les ex-missaires n'ont plus aucune influence, vous montez en pingle le rle du gnral Puga." En fait, derrire Puga, il y a un redoutable manoeuvrier, le ministre franais de la Dfense, Jean-Yves Le Drian, et un concept pas toujours socialiste, la realpolitik.
>> Lire aussi : Hollande et l'Afrique, mode d'emploi
Pas de connivence avec les chefs d'État rtifs l'alternance

En mai 2012, quand Franois Hollande arrive l'Élyse, la ligne africaine est claire. Pas de connivence avec les chefs d'État rtifs l'alternance. Mais tout change en janvier 2013. Pour refouler les jihadistes du Nord-Mali, l'alliance tchadienne est indispensable. "Au Nord-Mali, dans les Ifoghas, les soldats tchadiens ont fait preuve d'un courage incroyable. En deux mois, ils ont perdu 36 hommes", souligne un officier de l'tat-major franais. Le Drian propose alors que le contingent tchadien soit mis l'honneur pour le dfil du 14 juillet 2013. Protestations de plusieurs dcideurs de l'Élyse et du ministre des Affaires trangres, qui affirment que l'arme tchadienne n'a pas sa place sur les Champs-Élyses. Embarrass, Franois Hollande cherche un compromis. Finalement, il trouve une astuce : l'ordre alphabtique. Le contingent du Tchad dfile derrire celui du Sngal et devant celui du Togo...

Lors de la confrence dAbuja sur la scurit, la paix et le dveloppement en Afrique,
le 27 fvrier. Philippe Wojazer/Reuters
Jean-Yves Le Drian a-t-il pris la place de Laurent Fabius, son collgue des Affaires trangres, dans le processus de dcision politique sur l'Afrique ? Non, bien sr. Les soldats ne font pas une politique. "Si le Quai d'Orsay [le ministre des Affaires trangres] ne parvient pas faire venir des Casques bleus en Centrafrique, Sangaris [l'opration franaise] y sera encore dans quinze ans ! lance un proche de Franois Hollande. En fait, Le Drian et Fabius se partagent le travail." Il n'empche, le facteur personnel joue son rle. Fini l'poque o Fabius traitait Hollande de "fraise des bois". Une vraie relation de confiance s'est construite entre les deux hommes. Mais le lien Hollande-Le Drian est fond sur autre chose : une fidlit de trente ans d'ge. En janvier 2011, quand le futur prsident franais se lance dans la bataille des primaires au sein du Parti socialiste, il appelle son vieux "grognard" : "Dis-moi, tu as toujours ton petit groupe avec Cdric [Cdric Lewandowski, l'actuel directeur du cabinet civil et militaire de Le Drian] ? Oui ? Bon, c'est bien. Tu prends en charge les questions de dfense." On connat la suite.
En dcembre 2013, quand la France lance Sangaris en Centrafrique, le ministre de la Dfense prend encore plus d'importance. Les dputs cologistes franais ont beau regretter qu'Idriss Dby Itno, malgr ses "mthodes autoritaires, rpressives et ingalitaires", soit "le nouveau pivot de la politique franaise en Afrique centrale", un proche de Le Drian rplique : "Il y a toujours des gens qui vivent au pays des fes. Nous, nous avons absolument besoin d'un accord politique avec le Tchad pour avancer sur la Centrafrique." Le 1er janvier 2014 au soir, N'Djamena, Le Drian glisse au chef de l'État tchadien, qu'il tutoie : "Tu seras d'accord avec moi pour dire que Djotodia [le numro un centrafricain de l'poque] a chou, non ?" Silence d'Idriss Dby Itno, puis : "Écoute, va parler avec les amis Brazzaville et Libreville et reviens me voir." Le 2, Le Drian est reu par Ali Bongo Ondimba puis par Denis Sassou Nguesso. Le 3, il retourne N'Djamena. Le sort de Djotodia est alors scell. Six jours plus tard, l'homme fort de Bangui est convoqu au Tchad, o il signe sa dmission.
Cette connivence Dby Itno-Le Drian court-circuite-t-elle la politique franaise au Tchad ? "Non, rpond un proche de Hollande. Cela ne nous empche pas de continuer dfendre les droits de l'homme. Regardez l'opposant tchadien Makala Nguebla, qui animait un blog depuis Dakar. Le Tchad rclamait son extradition. En juillet 2013, la France lui a offert l'asile. En fait, on gre le Tchad comme la Russie. Hollande parle Centrafrique avec Dby comme il parle Ukraine avec Poutine. Le 24 fvrier, il a pass deux heures au tlphone avec son homologue russe. Mais cela ne veut pas dire qu'il cautionne son rgime."
Ce n'est pas Le Drian contre Fabius, c'est fromage et dessert
Au Quai d'Orsay, un diplomate de haut rang renchrit : "La realpolitik, c'est bien. Ainsi, l'an dernier au Cameroun, Paul Biya a pu se rendre utile pour faire librer nos otages. Et nous l'avons vivement remerci. Mais cela n'a pas empch Hollande de se mobiliser ouvertement pour la libration d'Atangana [le Franco-Camerounais relch le 24 fvrier aprs dix-sept ans de prison], ni Fabius de demander que cesse la perscution des homosexuels. Ce dernier ne parle pas toujours dans les micros. Mais quand il voit Sassou, Dby ou Bongo, il leur dit : "Il y a un problme avec a." Ce n'est pas Le Drian contre Fabius. C'est fromage et dessert."
Bien sr, Paris, entre militaires et diplomates, ce n'est pas toujours le grand amour. Du ct de la Dfense, on glisse : "Nous comprenons que Fabius se rgale plus avec les grands enjeux stratgiques, en Syrie ou en Ukraine. Mais il est dommage qu'il n'accorde pas un intrt constant l'Afrique." Et du ct du Quai d'Orsay, on rplique : "Le Drian n'a pas toujours une vision d'ensemble. Un moment, pour des raisons oprationnelles, il tait contre l'arrive de soldats europens en Centrafrique, sans voir le bonus politique de ce renfort." Mais en dfinitive, Le Drian et Fabius - qui sont, avec Manuel Valls l'Intrieur, les deux ministres franais les plus populaires leur poste - s'entendent plutt bien. "Il y a des petites tensions, mais on ne s'est jamais pris le bec gravement", confie un proche du premier. "Quelquefois, on doit placer le curseur au milieu", reconnat un conseiller de Hollande. Reste le facteur humain. Tous les mercredis, aprs le Conseil des ministres, Hollande garde Le Drian l'Élyse pour un tte--tte qui fait bien des envieux dans le gouvernement franais. Et les chefs d'État africains le savent. "Le Drian, quand on lui parle, a va directement dans l'oreille de Hollande", s'amuse l'un d'eux.
Une forte prsence militaire
La carte de la prsence militaire franaise en Afrique a bien chang ces dernires annes. Jadis, les choses taient claires : il y avait les bases permanentes ( Dakar, Libreville et Djibouti) et quelques oprations plus ou moins ponctuelles (au Tchad depuis 1986 et en Cte d'Ivoire depuis 2002). Mais depuis que la menace terroriste a merg dans la zone sahlienne et que la France a engag ses forces dans des guerres au Mali et en Centrafrique, ses soldats sont clats dans une dizaine de pays, parfois trs loin de la capitale : dans le nord dsertique du Tchad, au pied de l'Adrar des Ifoghas au Mali... On n'y compte parfois que quelques dizaines d'hommes, dvolus des missions prcises. Un redploiement cens quadriller une rgion considre comme prioritaire par Paris.

 

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