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On en est toujours se demander : cest quoi tre Algrien

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Manqool On en est toujours se demander : cest quoi tre Algrien

Khaoula Taleb Ibrahimi : On en est toujours se demander : cest quoi tre Algrien?



Khaoula Taleb Ibrahimi est linguiste et professeure luniversit dAlger, o elle enseigne linstitut de langue et littrature arabes. En 1991, elle a soutenu sa thse de doctorat luniversit Stendhal de Grenoble sous le thme : Les Algriens et leur(s) langue(s). Elments pour une approche sociolinguistique de la socit algrienne. Elle ditera lessentiel de sa thse chez Dar El Hikma en 1995 (ouvrage rdit en 1997). Khaoula Taleb Ibrahimi est galement lauteure de nombreux articles et tudes sur la problmatique des langues, dont elle simposera comme lune de nos meilleures spcialistes.


-La littrature officielle fait rgulirement rfrence aux constantes nationales. M. Ouyahia dclarait encore rcemment quil ny avait pas de limites pralables au projet de rvision constitutionnelle hormis celles relatives aux constantes nationales. Quvoquent pour vous ces fameuses thawabit el wataniya ? Comment les dfiniriez-vous ?

En entendant cela, jai limpression de vivre le conte qui dit  : Tu peux entrer dans le palais mais cette chambre-l, tu ne peux pas y accder, elle test interdite. Or, cest justement parce quelle est interdite quon va tout faire pour y entrer. Moi, ce que jobserve, cest que ces fameuses constantes ressurgissent chaque fois quon veut amorcer un vrai dbat dans la socit, li soit la rvision du texte fondamental ou une rforme importante, comme celle de lcole. Ceux qui se croient tre les dpositaires de ces constantes, excluant toutes les autres composantes de la socit, montent au crneau et sonnent lalerte de la nation en danger, de complot ourdi. On se met alors dans une position de conservation, de refus de toute volution, de tout changement et, donc, on est dans la constante.
Personnellement, je refuse la notion de constante. Pour moi, cest une faon mortifre de voir sa socit. Je fais le parallle entre le discours sur les constantes et le discours sur le statu quo qui nous prsente lAlgrie comme un lot de stabilit dans un monde en folie, pav de dangers. Et on mlange, ple-mle, le terrorisme, le complot nocolonial, le hizb frana, le hizb kbayel... Tous ces gens-l reprsentent un danger potentiel pour la nation mais pas eux. Et on fait comme si le garant de la prennit de lAlgrie, cest de rester comme elle est. Il ny a pas de mouvement, il ny a pas dvolution, il ny a pas de vie. Do cette dimension mortifre.
Ainsi, il nous est suggr de rester sur place et continuer de voir le train du monde passer devant nous. On a vu lAlgrie la pointe de beaucoup de choses un moment o elle reprsentait quelque chose dans le monde, et maintenant, elle ne vit que par le football. Je nai rien contre le football, je suis mme trs contente que lquipe nationale ait fait ce quelle a fait. Mais je considre que nous avons aussi notre place dans le monde en vivant avec les bruissements du monde, avec lvolution du monde.
Vous savez, dans notre faon de vivre, de parler, dcrire, nous vivons avec le monde, et je pense que ces gens-l ne voient pas cette socit qui bouge. Eux ils se sont construit un temple, avec des dogmes, et le reste ne les intresse pas. Sil y a une constante, dans le sens dune permanence qui permette la socit dexister et de marquer son temps dans le monde, cest le vivre-ensemble. Voil ce qui pourrait constituer une constante, mme si je naime pas trop ce mot et prfre dire que ce vivre-ensemble est une construction. Et une construction nest jamais dfinitive.


-Quand on entend le mot constante, on pense quelque chose qui est grav dans le marbre, une espce de socle identitaire consensuel qui serait un peu le ciment de la nation. Ce ciment existe-t-il rellement, objectivement, daprs vous, ou bien sagit-il davantage dun objet idologique ?

Tchons de dconstruire un peu ces constantes. Prenons la question de la langue. Quand on voit le dbat qui agite la socit avec tous ces anathmes quon lance droite et gauche sur les diffrentes composantes de la socit, on est loin du consensus. On en est toujours se demander : cest quoi tre Algrien ? Si vous parlez de larabit, on va vous traiter de baathiste et on va vous renvoyer ltat actuel du monde arabe. Si vous dites que le franais est une langue de la socit algrienne, et comme je le dis : Une langue trangement algrienne, on va vous taxer de hizb frana, de nocolon, dantipatriote, et on vous fera un procs en nationalisme. Et si vous parlez du tamazight, cest la peur de la fitna qui les prend ! Je suis assez ahurie de constater que certains hommes politiques assimilent la revendication du tamazight un complot nocolonialiste, l aussi. Donc, vous voyez que finalement, ce quon veut tre le socle, rien quau niveau de la langue, ne fait pas rellement consensus.
Ds quon fait du discours sur les langues, ds quon rentre dans les reprsentations qui constituent lidologie, dans le sens premier du mot idologie, cest--dire ce quon se fait comme ide de, on voit tout de suite que le consensus se fissure. Et cest souvent li des positions de pouvoir. En tant que spcialiste des langues, jinterpelle ceux qui se sont acharns dmontrer quils taient les dfenseurs de la langue arabe pour leur dire : ce nest pas en adoptant cette position que vous faites la promotion de la langue arabe. Que faisiez-vous quand vous tiez au ministre de lEducation nationale ? Quelle didactique de la langue arabe avez-vous mise en uvre pour faire en sorte quelle devienne une vraie langue vivante ? Concernant la situation du franais, elle est trs contraste.


Cette langue est prsente dans la socit, comme je lai dit, et on a ce sujet plusieurs indicateurs : la presse francophone, la littrature crite par de jeunes crivains, et puis la prsence du franais dans le paysage, les enseignes, dans la rue, les gens le parlent Au- del de la problmatique du butin de guerre, telle quelle a t dcrite par Kateb Yacine, le franais est l, cest un produit de notre histoire. Cest nous den faire un outil pour parler avec les autres. Or, ce quon constate, cest que malheureusement et l, le rle de lcole est pointer lenseignement du franais a priclit, dans plusieurs rgions du pays on ne lenseigne plus. Jai limpression que les hommes de dcision font lautruche. Ils nont jamais compris que lenseignement du franais pouvait tre un levier pour la promotion de larabe.
En faisant intervenir tout le savoir moderne qui est produit par lOccident et en formant nos lves dans un bilinguisme raisonn, on aurait pu justement nourrir la langue arabe avec ces nouvelles donnes. Quant au tamazight, moi je pense que cest une cause nationale. A partir du moment o cest une langue nationale, et qui doit tre officielle, elle doit bnficier de tous les moyens et ressources pour tre promue. Et je rpte que cest une cause nationale qui doit interpeller tous les Algriens parce quelle fait partie prcisment de cette condition du vivre-ensemble. Il faut viter de se mettre dans des positions dogmatiques qui exacerbent les tensions et font que les gens ne scoutent pas. On a limpression que les Algriens vivent dans des cercles autistes. Chacun dfend sa vision comme si elle tait la seule, immuable et intangible.


-L, nous sommes dans un caf qui sappelle Club 54. Est-ce que vous navez pas le sentiment que cette date historique, 1954, a lourdement pes dans la formulation de ces constantes dans la mesure o ce grand rcit quest la guerre de Libration nationale a largement structur notre identit et notre mmoire collective ? Dailleurs, on attribue souvent cette histoire de constantes la famille rvolutionnaire

1954, et jen parle avec beaucoup de fiert puisque je suis ne cette anne-l, est quelque chose de trs important. Cest ce qui a permis aux Algriens de se librer. Mais 1954 sest construit aussi dans la douleur. Cela a t marqu par un certain nombre de drives du Mouvement national, y compris sur le dni de la berbrit. Je vous renvoie la crise de 1949. Mais ce moment-l, il y avait quelque chose qui servait de ciment, ctait la bataille pour la libration du pays. Les Algriens devaient transcender toutes leurs diffrences, leurs oppositions, pour ce but suprme, ce qui na pas empch quil y ait des conflits meurtriers. Pour sortir un peu du roman national mythifi, il faut avoir le courage de reconnatre quentre 1954 et 1962, il sest pass des choses terribles lintrieur de la socit algrienne. Je ne suis pas historienne, mais, en tant que citoyenne, je souhaiterais que la lumire soit faite sur un certain nombre de points noirs dans lhistoire de la Rvolution algrienne : laffaire Mellouza, le conflit avec le MNA, les assassinats politiques, le fait que le CNRA de Tripoli nait jamais t clos en tant que session...


Une autre formule qui mhorripile, cest la famille rvolutionnaire. De mon point de vue, ils (les moudjahidine, ndlr) nont pas le monopole de la Rvolution. Certes, nous leur devons une reconnaissance infinie et un hommage appuy chaque instant. Mais de l ce quils se considrent, eux, comme tant la famille rvolutionnaire et que eux seuls ont le droit la parole On veut verrouiller, mais en verrouillant, on cre des problmes qui vont devenir autant dabcs de fixation dans la socit.


La socit algrienne a besoin quon rponde un certain nombre de questions qui se posent dune manire aigu : que faire de tous ces jeunes diplms ? Que faire de tous ces jeunes en rupture de ban par rapport lcole ? Quel avenir leur proposer

? Ces jeunes, on la bien vu, sont les jeunes de leur temps, ils vivent au diapason du monde. Est-ce quon va les enfermer dans des constantes, quelles quelles soient, y compris les constantes de la morale dont se targuent ceux qui veulent sriger en dfenseurs de la religion ? Nous navons jamais eu de problme avec notre religion, du moins dans la manire de la pratiquer.


Les Algriens ne connaissent pas les diffrences confessionnelles qui existent dans dautres parties du monde arabe. Ils nont jamais eu de problme avec leurs compatriotes qui sont de rite ibadite. Il faut souligner, au passage, quexpliquer ce qui se passe Ghardaa par le conflit confessionnel ou communautaire, cest jouer avec le feu. Nous savons trs bien que ce qui se passe Ghardaa trouve ses origines dans des problmes sociaux, des problmes de foncier, de promotion sociale. Voil. On revient lhistoire des constantes. Si on navait pas instrumentalis la religion comme on la fait, est-ce quon aurait vcu la dcennie noire ou jet lanathme sur des Algriens en leur disant vous ntes pas des musulmans ? Et on continue le faire. Dernirement, un homme politique est mont au crneau en affirmant que la parit homme-femme est contraire la charia. Quil vive son temps il ouvre les yeux sur le monde !


-Quelle est la part du constant et du variable dans notre patrimoine culturel, en dfinitive, Professeur, et comment faire cohabiter toutes ces Algries-l, et toutes ces identits?

Ecoutez, cest justement dans cette dialectique du thabit et el moutahawil quil faut chercher la part de linvariant. Et mme cela nest pas pos une fois pour toutes, grav dans le marbre. Il faut que nous admettions que la socit algrienne est diverse. Dire la diversit, cest dabord accepter que nous soyons des hommes et des femmes, porteurs de diffrences, et que cela fait que nous construisons notre socit en tant quAlgriens et Algriennes, musulmans et non-musulmans, arabophones et berbrophones. Il ny a pas de socit dans le monde qui ne soit pas traverse par la contradiction du mme et de lautre.
Lhistoire est faite de ce mouvement-l. Elle devrait nous permettre dvoluer en se disant il y a des valeurs communes qui nous rassemblent, qui sont lies nos croyances, nos us et coutumes, mais dans le mme temps, elles nous permettent dtre divers. Etre du Sud, ce nest pas tre du Nord, tre de Tbessa, ce nest pas tre de Tlemcen. Nous avons des coutumes diffrentes, des faons de parler diffrentes, mais est-ce quelles ont empch la comprhension mutuelle ? Est-ce quelles nous ont empchs de nous sentir tous Algriens dans cet espace-histoire et cet espace-gographie qui est le ntre ? Nous avons besoin de nous rconcilier avec nous-mmes, avec ce que nous sommes, avec les pages lumineuses et les pages sombres de notre histoire. Il faut intgrer lide que le monde est le rsultat dun mtissage. Je mesure combien cette ide est difficile accepter pour ceux qui pensent que la puret est llment originel. Ce nest pas vrai.
Toutes les origines sont mtisses. Cest le mtissage qui a fait le monde. Il suffit juste douvrir les yeux, de regarder et de se rendre compte que dans notre vie, nous rencontrons des gens diffrents par la couleur de la peau, par la langue, la religion, les coutumes, et qui sont humains tout autant que nous. Cest la vie, dans le respect de lautre et des diffrences, qui doit tre le moteur de nos existences et non pas la haine, le rejet et lexclusion au nom de je ne sais quelle constante que certains ont rige en dogme. Un crivain franais a dit: Une langue est bien morte quand on la dfend au lieu de linventer. Inventons dans le mouvement renouvel de la vie nos langues en les aimant et en les parlant en toute libert et inventons par l-mme une belle faon dtre Algriens, riches de leur diversit et leurs diffrences, unis dans lamour de ce beau pays pour construire un meilleur avenir pour nos enfants.


Mustapha Benfodil




 

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