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"Pour les matres, violer les esclaves est un droit"

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2015-01-05
 
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"Pour les matres, violer les esclaves est un droit"

"Pour les matres, violer les esclaves est un droit"




La Mauritanie a son Spartacus. Le militant Biram Dah Abeid veut faire librer tous les esclaves de son pays, au prix de sa propre libert. Jean-Baptiste Naudet l'a rencontr Nouakchott avant son arrestation

"La premire fois que j'ai t viole par le matre, je ne portais pas encore le voile, j'avais 12 ans peut-tre." M'Barka mint Essatim, 26 ans, issue d'une famille "prive de libert depuis des gnrations", elle-mme arrache sa mre l'ge de 5 ans, est l'une des nombreuses esclaves mauritaniennes avoir t libre par Biram Dah Abeid.
Dans une cabane de bois et de tles de quelques mtres carrs, sans eau, ni sanitaires, d'un quartier pauvre et excentr de Nouakchott, elle raconte au milieu des mouches qui volent :
Vers 2010, des mdias ont commenc parler de l'esclavage, de son caractre illgal, puis de Biram qui avait t emprisonn pour son combat pour notre libration. Mes matres me le montraient la tl. Ils voulaient que j'aie peur de lui. Ils me disaient : 'C'est un perturbateur qui veut semer la zizanie dans notre communaut !'"

Mais, inspire par ce hros de la libert, M'Barka dcide de s'enfuir, sans ses enfants d'abord : "Mes matres ont refus de me les donner. Pour eux, les enfants d'esclaves appartiennent au matre. J'ai alors t trouver Biram. Avec lui et ses militants de l'IRA [Initiative pour la Rsurgence du Mouvement abolitionniste, NDLR], nous sommes alls voir le prfet qui, son tour, a convoqu la police. On m'a rendu mes enfants, des enfants du viol. Pour les matres, nous violer, c'est leur droit."
Sa mission : librer tous les esclaves de son pays


Aprs la victoire de M'Barka, c'est la dbandade dans la maison du matre : toutes les autres esclaves s'enfuient leur tour. L'IRA et Biram Dah Abeid estiment avoir ainsi libr des centaines de personnes directement, et des milliers indirectement.
Massif, volubile, volontaire, les yeux brillants, Biram Dah Abeid, 49 ans, qui a t jet en prison quelques jours aprs nous avoir parl, pour avoir, entre autres, "encourag la rvolte", est un homme habit par une mission : librer tous les esclaves de son pays. Ses seuls matres lui sont les philosophes franais des Lumires, les inspirateurs de la Rvolution de 1789, Rousseau, Diderot, Montesquieu.
En 1981, la Mauritanie devenait le dernier État au monde abolir l'esclavage. Il a fallu attendre 2007 pour que, sous la pression internationale, cette Rpublique islamique, financirement soutenue par l'Occident et notamment par la France pour sa lutte contre le terrorisme islamique, criminalise cette pratique largement rpandue.
Mais ce jour, malgr quelques rcents - et toujours trs brefs - sjours en prison, aucun matre n'a encore t condamn dfinitivement. Il y aurait de 150.000 300.000 esclaves dans ce pays dsertique, vaste mais peupl seulement de quelque 3,5 millions d'habitants. Soit le plus fort taux d'esclaves au monde.
L

Leader abolitionniste et radical

Menac de mort, emprisonn, vilipend par le pouvoir en place, Biram Dah Abeid ne se soumet pas. Lui et son association l'IRA - toujours pas reconnue par les autorits - multiplient les actions spectaculaires. Mieux, ce leader abolitionniste et radical prdit une rvolution prochaine, lorsque la caste des Haratins, celle des esclaves ou anciens esclaves (environ 40% 50% de la population), allie aux citoyens de seconde zone que sont les Ngro-Mauritaniens (30%) renverseront les matres : les Maures, la minorit arabo-berbre (20%) qui domine aujourd'hui le pouvoir, l'conomie, la politique.
Mme s'il jure de ne jamais avoir recours la violence, "toujours destructrice de l'humanisme", Biram Dah Abeid estime que "la dflagration est imminente". "Si ma stratgie choue, prvient-il, il y aura une violence difficile matriser."
Je crains le mortel enttement de la classe dirigeante enivre par ses privilges issus de l'esclavage, poursuit-il. Officiellement l'esclavage est prohib, mais ceux qui vont en prison sont ceux qui le combattent, pas les esclavagistes."

(Alors que le pays a officiellement aboli cette pratique depuis 1981, il y aurait encore 150.000 300.000 esclaves parmi la population mauritanienne. Crdit : Schalk van Zuydam, AP Photo/SIPA)
Un sentiment d'urgence

C'est pouss par un sentiment d'urgence et une lourde histoire familiale que Biram s'est lanc dans l'action radicale. Car ce combattant de la libert la peau d'bne est un Haratin, issu d'une famille d'une ligne d'esclaves et d'anciens esclaves. "Mon pre a t affranchi dans le ventre de sa mre par son matre", raconte-t-il.
Mais il n'en aura pas pour autant fini avec la traite : il se marie une esclave. "Il a d l'abandonner avec les enfants, car le matre ne voulait pas les laisser partir". Comme tous les esclavagistes, celui-ci considrait non seulement l'esclave mais aussi ses enfants comme sa proprit.
N d'un second mariage, Biram a vite pris conscience de l'oppression que subissaient les Haratins :
Dans mon village, quand j'tais enfant, nous tions sous le joug de la loi des Arabo-Berbres et de leur police."

A l'cole, o la discrimination est forte, Biram se fait plus d'une fois corriger. C'est pourtant son ducation qui va lui permettre de se rvolter. Il est le douzime d'une famille de treize enfants, et le premier avoir t scolaris.
Ds le primaire, lve brillant, pauvre et turbulent, Biram tudie le Coran avec un marabout peul antiesclavagiste. Au collge, il fondera un premier mouvement de libration. Biram ira loin : des tudes suprieures de droit et d'histoire en Mauritanie et au Sngal, et un sujet de thse sur... l'esclavage.
Dtruire les fondements sacrs de l'esclavagisme

En 2008, frustr par les mthodes des organisations abolitionnistes qui accumulent les rapports et les communiqus en vain, il fonde l'IRA. Sit-in, grves de la faim, sjours en prison : l'organisation multiplie les actions coup de poing. Elle ne s'attaque pas seulement au gouvernement mais aussi aux marabouts, les religieux. Elle veut dtruire les fondements sacrs de l'esclavagisme.
Comme toujours, Biram Dah Abeid joint le geste la parole. En avril 2012, devant une foule runie pour une prire "trs spciale", le leader abolitionniste va raliser son coup d'clat. Aprs avoir prch de sa voix passionne les principes galitaires et humanistes de l'islam, Biram annonce "un jour historique", la "purification des esclaves et de leurs matres, de la religion et de la foi".
Il fustige l'"instrumentalisation de l'islam" par une minorit qui veut dominer. Puis il se fait apporter des ouvrages d'interprtation du Coran. Et brle en public ces livres sacrs. Un crime d'apostasie, punissable de mort dans cette Rpublique islamique. Aujourd'hui il dcrit cet autodaf comme "un acte fondateur".
Naissance d'un hros

Soumise au rgime, la presse se dchane alors : Biram Dah Abeid, crit-elle, est un "hrtique". Des journaux se prononcent pour sa condamnation mort. Il est arrt, jet en prison. Le prsident Aziz apparat la tlvision et demande aussi sa tte. Biram serait un agent isralien ou la solde des Amricains, ou les deux la fois. Le vecteur d'un complot occidental contre l'islam.
Mais devant la prison, malgr la propagande et les calomnies, l'IRA runit des milliers de personnes qui demandent la libration de leur hros. Soumis conomiquement et parfois psychologiquement leurs matres, illettrs, souvent clats gographiquement, les Haratins se rveillent, ils sortent dans la rue.
Aprs quatre mois de prison, Biram Dah Abeid est libr, graci par un prsident sous pression. Il a gagn. En 2013, il sera l'un des laurats du prix des Nations unies pour les droits de l'homme. En 2014, il arrive en deuxime position l'lection prsidentielle.
La prison est une tribune contre l'esclavage. Nous y sommes alls comme en voyage de noces", s'amuse-t-il dire aujourd'hui.

Une main anonyme a rebaptis le lieu o il a brl les livres religieux "avenue de Biram".
L'autodaf des textes sacrs, l'emprisonnement de Biram Dah Abeid agissent comme un lectrochoc dans la communaut haratine, notamment chez les esclaves. C'est aussi grce l'IRA qu'un premier matre sera emprisonn.
(Partisans du candidat de l'opposition et militant anti-esclavagiste, pendant la campagne prsidentielle, en juin 2014 Nouakchott. Crdit : Seyllou / AFP PHOTO)
Depuis, un vingtaine d'esclavagistes ont connu, brivement, la prison. Ils seront systmatiquement librs. Face aux manifestations de l'IRA, la police a le choix : mettre les esclavagistes ou bien leurs dtracteurs en prison. Les autorits, qui continuent nier l'existence mme de l'esclavage, font les deux au gr des pressions qu'elles subissent.
Un combat qui "ne mnera qu' la violence"

Pourtant, malgr ses indniables succs, les mthodes de Biram Dah Abeid et de l'IRA sont critiques, et pas seulement par les autorits. Boubacar Ould Messaoud, 70 ans, est le prsident de l'ONG SOS-Esclaves, reconnue par lÉtat. Il revendique lui aussi la libration de nombreuses personnes par des moyens plus classiques. Il s'oppose aux mthodes rvolutionnaires de l'IRA.
Si nous provoquons une confrontation, les victimes seront ceux que nous voulons librer,s'alarme le vieil homme. Les esclavagistes sont arms par les militaires. Si les jeunes Haratins les attaquent, ils seront liquids physiquement."

Une universitaire, spcialiste de l'esclavage voit elle aussi en Biram Dah Abeid "un dmagogue brillant, autocentr, qui s'appuie sur la frustration des Haratins". Selon cette chercheuse, son combat "ne mnera qu' la violence".
Mais le leader de l'IRA, lui, renvoie la responsabilit d'un ventuel affrontement sanglant sur la minorit arabo-berbre au pouvoir. Et il dnonce "cet apartheid d'un autre ge, qui ne tient que grce au soutien de l'Occident, des États-Unis, de la France."


Jean-Baptiste Naudet - envoy spcial de "l'Obs" Nouakchott




 

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